BOUTELIS, CIRQUE SANS SOMMEIL

— critique


Un néon grésillant, une pièce close, des personnages étranges qui se croisent, se touchent, voltigent à la lisière du réel et de l’imaginaire. Une plongée dans l’inconscient du rêve où coexistent démons et poésie, angoisses et douceur. Boutelis c’est la paralysie du sommeil, cet état qui retient le corps pourtant éveillé, dans les rêves et les terreurs de la nuit passée.

Spectacle un peu fou ? Peut-être pas autant qu’il n’y paraît… La Cie Lapsus et ses sept circassiens nous entraînent dans un univers aussi fantastique que familier.

Dans les premières minutes, la scène du théâtre de La Baleine, pourtant vaste, a quelque chose d’étouffant, la lumière blanche d’un néon défaillant lui donne un air immobile et glacial. Une femme est endormie sur un lit dans un coin. Il y a ce personnage dénudé, juché sur talons aiguilles, qui traverse à grands pas et ramasse à l’aide d’un diable des corps inanimés étendus là ou tombés d’un placard. Ici, fait peut-être surface l’angoisse enfouie de la mort. Où les emmène-t-il ? Y a-t-il quelque chose après ? Le diable qui les transporte n’est-il vraiment qu’un objet pratique ?

Les moments de chaos où tout se confond laissent place à la poésie du mouvement et vice-versa, comme si les pulsions qui tiraillent l’esprit s’apaisaient. Là dessus acrobaties et portés vertigineux : génie de l’équilibre. Un homme fait virevolter un cerf-volant tandis qu’un autre tente de le saisir, il cours, roule, bondit mais toujours le manque. Psychose de l’insaisissable. Instant de pureté où l’on retient son souffle. Par ailleurs, difficile de ne pas se retrouver dans le jeu haletant du jongleur. Celuici fait face à une immense barrière de miroirs réfléchissant son image ; où qu’il se tourne il croisera le regard de son propre reflet. Plutôt inquiétant de se sentir séquestré par soi-même.

Cependant, des rires fusent aussi, parfois. Les responsables sont ces petites créatures accroupies, démons de nos désordres intérieurs refoulés, le crâne recouvert de longues perruques hirsutes qui se déplacent à toute vitesse, ne respectent rien et sont capables de s’écrouler dans une immobilité parfaite en un rien de temps ! On saluera ici l’adresse et la souplesse des artistes !


En somme, un spectacle vivant dans tous ses aspects, le cirque au service de l’imaginaire : l’inconscient transcrit avec brio ! Pas de paroles mais une ambiance et des personnages évocateurs de notre intérieur propre et de nos émotions, de l’enfance et des contes de fées dont les leçons continuent d’éclairer nos pas d’adultes. Sept interprètes plus que talentueux. Un tout merveilleusement servi par une scénographie et une création sonore à la fois envolées, inquiétantes et poétiques ! Un voyage dans les méandres du sommeil ; pari risqué et magnifiquement relevé !

Flavie CASTAGNE – Club Les Crieurs — Octobre 2018